Entre ciel et terre


Jean Anguera a l’habitude de marcher sur la terre de Beauce, à Givraines près de Pithiviers. Il emprunte régulièrement, et en toutes saisons, des chemins de terre qui séparent les champs à perte de vue. Chemin faisant, s’il lui arrive de se baisser pour ramasser une poignée d’argile, il la modèle rapidement, avec dextérité, presque sans y penser, comme une habitude qui remonterait à l’enfance.

Toutes les sculptures d’Anguera prennent naissance dans l’argile qu’il façonne en modèles originels -à partir desquels il élabore des moulages en plâtre et qui seront, à leur tour, enduits intérieurement de résine polyester. La pellicule de cette résine, une fois durcie et armée de fibre de verre, constituera l’enveloppe sous laquelle s’offrent les sculptures d’Anguera.

Toutes les étapes du travail d’Anguera sont marquées par l’importance des fluides. L’eau est présente partout : pour donner sa consistance à l’argile, pour conférer au plâtre sa ductilité; enfin pour permettre les démoulages il convient d’arroser en abondance. Les résines de leur côté, polyester et acrylique, se figeant par catalyse, donnent progressivement corps et couleurs à ce volume qu’est la statue.

L’œuvre, du coup, est « légère » : quelques kilos et pourtant elle donne une impression de masse et de puissance même dans les petits formats. Ces œuvres ont surtout une présence, une intériorité  qui rayonne vers l’extérieur à travers notamment toutes les stries et tous les plis de leur matière, comme des êtres de sagesse que le temps a ridés sur toute la peau de leur volume.

Dans la série de  La plaine traversée , on pourrait imaginer que nous n’avons plus que le socle d’une statue dressée, ou plus exactement que la statue s’est fondue dans la terre, que la verticalité des hommes s’est rabattue sur l’horizontalité de la plaine. La présence  humaine a été bue par la terre comme une eau de pluie qui a creusé son sillon. Dans cette flaque de terre, des vagues clapotent et le sillon se fait sillage.

Ceux qui ont emprunté le chemin qui traverse la plaine, se sont absentés mais ils ont laissé leur trace encore fraîche. Comme une fente vivante dans la chair. Ce chemin a aussi des apparences exotiques de scarifications sanglantes.

L’œuvre semble être la vue aérienne de la plaine à travers un hublot vaguement circulaire. Mais à quelle hauteur sommes-nous ? A quelle distance de la Terre ? A quelle distance du passé ? Chemin de charroi romain ? Du Moyen Age ? De l’après-guerre ou d’aujourd’hui? Peut-être sommes-nous à une distance astronomique face à un nouvel équateur ? 

Lucien Giraudo
Chartres, janvier 2012